Lettre ouverte en faveur de la sauvegarde des bâtiments menacés de démolition du complexe textile de Magog.
Julien Rozon – Candidat à la profession d’architecte
Basile Van Laer – Architecte
Mia Rochon Bissonnette – Étudiante à la maîtrise en architecture
Estelle Contant – Étudiante à la maîtrise en architecture
Anthony Corriveau – Étudiant à la maîtrise en architecture
Émilie Fortier – Étudiante à la maîtrise en architecture
Jérémie Vincent-Rochette – Urbanologue
François Faucher – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands
Roberpierre Monnier – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands, architecte retraité
Louise Gagné – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands
François Théroux – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands, ingénieur retraité
Yves Bergeron – Membre du Collectif du Quartier-des-Tisserands
Rick Smith – Réseau Patrimoine anglophone du Québec
Sortons de cette habitude sordide de vouloir tout démolir systématiquement!
Le 11 septembre dernier, un permis de démolition a été octroyé par la Ville de Magog au promoteur immobilier Groupe Custeau pour les bâtiments 03, 03a et 05a du complexe textile de Magog. Cette décision témoigne d’un manque de vision et d’une incompréhension de la valeur historique, sociale et culturelle du quartier des Tisserands.
Ces bâtiments valent pourtant bien davantage que le potentiel immobilier du site sur lequel ils se dressent. Ce ne sont pas de simples bâtiments industriels vétustes. Datant respectivement de 1883, 1920 et 1889, ils sont les témoins fondateurs de l’histoire de Magog et les traces matérielles d’une industrie qui a façonné son développement économique, son identité ainsi que la vie de générations de travailleuses, de travailleurs et de familles pendant plus de 125 ans.
« Chaque perte est irréversible et devrait être ressentie comme un deuil »
(Yves Lacourcière, ingénieur civil, cité dans L’Habitudes des ruines de Marie-Hélène Voyer, 2021.)
Effacer une partie de cette mémoire collective, c’est aussi renoncer à la possibilité de transformer cet héritage en un véritable moteur culturel, social et économique pour les générations futures.
Des bâtiments dégradés, mais pas condamnés
Une façade qui porte les traces visibles de la rudesse du temps ne signifie pas qu’un bâtiment est condamné. L’état actuel de ces bâtiments est aussi, en partie, le résultat de plusieurs années d’inaction et d’un manque de volonté de les préserver. Peut-on aujourd’hui invoquer leur dégradation comme justification à leur démolition sans reconnaître la responsabilité collective qui a contribué à cet état?
Le bâtiment 05a, notamment, possède une valeur patrimoniale et architecturale remarquable. Sa structure mixte, reposant sur les pierres de l’ancien canal et composée de fondations en pierre et d’arches voûtées en acier et en brique, témoigne d’un savoir-faire et d’une qualité de construction exceptionnels. Ces arches, conçues pour supporter le passage du train qui pénétrait autrefois dans le bâtiment, constituent un témoignage matériel précieux de son histoire industrielle de plus d’un siècle. Le bâtiment est droit. A-t-on réellement démontré que cette structure ne pouvait être conservée et réinvestie?
Le bâtiment 03 se distingue quant à lui par son échelle monumentale et par la rigueur de sa construction. L’épaisseur remarquable de ses murs de brique et ses colonnes de fonte ornementées témoignent d’une architecture conçue pour durer. Quiconque a eu la chance de visiter le bâtiment sait à quel point ses espaces sont à la fois monumentaux et lumineux. Il témoigne d’un savoir-faire industriel aujourd’hui pratiquement impossible à reproduire.
Démolir, c’est oublier.
Sur quelles preuves repose la décision?
L’usine de Textile de Magog a été désignée lieu historique national du Canada en juin 1989, reconnaissant ainsi l’importance historique de cet ensemble industriel. Dans le contexte de cette reconnaissance patrimoniale, la décision de démolir certains de ses bâtiments doit pouvoir s’appuyer sur des justifications claires, documentées et vérifiables. Considérant les multiples valeurs que portent les bâtiments ciblés par les démolitions, notamment architecturales, historiques, culturelles et sociales, plusieurs questions fondamentales doivent être posées :
- Des études de faisabilité sérieuses et indépendantes ont-elles été réalisées afin d’évaluer la réhabilitation et la reconversion de ces bâtiments?
- Des analyses structurales approfondies ont-elles permis de démontrer que leurs structures étaient irrécupérables ou que leur conservation était techniquement et économiquement impossible?
- Sur quelles données et quelles expertises cette décision repose-t-elle?
Outre les affirmations du promoteur et de la Ville, qui semblent ici avancer dans la même direction, aucun document technique crédible justifiant de telles démolitions n’a, à notre connaissance, été rendu public.
Dans une réponse à l’une de nos lettres, la mairesse affirme que « [la démolition] est jugée nécessaire en raison de l’état dangereux et vétuste du bâtiment ; nous avons d’ailleurs visité et constaté cet état ». Or, une visite des lieux ne constitue pas une expertise technique permettant de conclure à la nécessité d’une démolition. Une appréciation personnelle de l’état d’un bâtiment ne peut se substituer à une évaluation réalisée par des professionnels qualifiés. En l’absence de tels rapports rendus publics, il demeure impossible de vérifier sur quelles bases techniques repose cette décision.
Lorsqu’un choix entraîne la disparition irréversible d’un patrimoine collectif, le fardeau de la preuve devrait être à la hauteur du caractère irréparable de cette décision.
Qui orchestre ces démolitions?
La Ville de Magog prétend reconnaître « l’importance historique et patrimoniale » du complexe industriel. Pourtant, elle se dédouane de ses responsabilités à l’égard de la protection de ce patrimoine qu’elle dit reconnaître.
La Ville écrit que la démolition a « été jugée nécessaire pour permettre la poursuite du redéveloppement de l’ensemble du site ».
Mais redévelopper ne devrait pas nécessairement signifier démolir.
À toute tentative de discussion sur les alternatives à la démolition, la Ville répond un message qui semble presqu’automatique : « des mesures sont néanmoins prévues afin de préserver un lien avec l’histoire industrielle du secteur : le futur projet devra intégrer des rappels architecturaux et patrimoniaux, et le propriétaire souhaite conserver, lorsque possible, des éléments architecturaux viables afin de les réintégrer au projet ».
Des « rappels architecturaux et patrimoniaux »? Qu’est-ce que cela signifie concrètement? Des fragments de façades, quelques éléments architecturaux ou des références formelles ne peuvent remplacer les bâtiments eux-mêmes et la matière historique qu’ils portent. Ces « rappels » sont insuffisants. Cette réponse est insuffisante. D’autant plus que leur prétendue intégration repose entièrement sur le bon vouloir du promoteur, puisqu’elle n’est encadrée par aucun règlement contraignant.
Un manque de vision cruel sur le potentiel de ce lieu
À l’heure où la réutilisation du patrimoine bâti, la réduction des déchets de construction et la préservation des ressources devraient être au cœur de nos réflexions, comment peut-on encore envisager la démolition sans avoir sérieusement exploré toutes les avenues de conservation?
La démolition et la reconstruction comportent des impacts environnementaux importants, notamment en raison des matériaux, de l’énergie et des ressources nécessaires à la construction, sans compter les déchets générés. La structure existante constitue déjà une ressource : la démolir, c’est aussi gaspiller les matières et l’énergie qui ont servi à la construire.
Les coûts économiques et les impacts environnementaux de la démolition-reconstruction ont été maintes fois documentés et ne permettent certainement pas de présumer que construire à neuf constitue nécessairement la solution la plus rationnelle. Penser que le neuf est, par définition, plus économique, plus simple ou plus durable constitue un raccourci intellectuel qui mérite d’être remis en question.
Après tout le travail réalisé au fil des années par les étudiants en architecture, en urbanisme et en patrimoine, les collectifs et les citoyens qui ont imaginé des avenues de transformation pour ce site, cette décision constitue une occasion manquée de reconnaître et de mettre en valeur son héritage collectif, et témoigne d’un manque de considération flagrant pour les réflexions et les aspirations de la communauté.
Une ville ne se construit pas uniquement en bâtissant du neuf. Elle se construit aussi en reconnaissant la valeur de ce qui existe déjà, en prenant soin de son histoire et en lui donnant les moyens de continuer de vivre. La région des Cantons-de-l’Est mérite une véritable vision pour cet héritage, plutôt que son effacement. Pourquoi ne pas plutôt lancer un concours d’architecture et mettre en place un véritable processus de consultation publique afin d’explorer le potentiel de transformation du site et de faire émerger des propositions à la hauteur de sa valeur patrimoniale?
La Ville doit faire ses devoirs, le ministère de la Culture et des Communications aussi
Les promoteurs immobiliers ont évidemment un rôle à jouer dans la transformation du site, mais leur intérêt premier demeure celui de réaliser un projet viable et rentable. Il est donc d’autant plus important qu’une municipalité porte elle-même une vision à long terme de la valeur collective de son patrimoine.
La Ville a la responsabilité de s’assurer que toutes les avenues ont été sérieusement étudiées avant d’autoriser la disparition de bâtiments aussi significatifs. Si aucune étude indépendante et approfondie n’a démontré que ces bâtiments étaient techniquement irrécupérables ou que leur conservation était réellement impossible, alors leur démolition ne devrait pas être présentée comme une nécessité, mais comme un choix.
Et c’est précisément ce choix qui mérite aujourd’hui d’être questionné.
Nous demandons :
- La révocation du permis de démolition afin de permettre l’examen sérieux des avenues de conservation et de transformation;
- La publication des études, expertises et analyses sur lesquelles repose la décision de démolir;
- Une évaluation indépendante de l’état structural, de la faisabilité de la conservation et du potentiel de reconversion des bâtiments;
- Un véritable processus de consultation publique permettant d’explorer des scénarios alternatifs à la démolition (pas une simple séance d’information déguisée en consultation publique);
- Une intervention du ministère de la Culture et des Communications afin qu’il se prononce sur la valeur et l’avenir de ces bâtiments.
Ces bâtiments sont encore debout.
Et tant qu’ils sont debout il y a de l’espoir.